Chronique ouvrière

Interview de Léon CREMIEUX, syndicaliste SUD AERIEN, "Les pilotes d’Air France ont eu raison de refuser le droit du travail low cost. Il s’agit maintenant d’imposer pour tous le respect du principe "à travail égal, salaire égal"

mardi 14 octobre 2014

Chronique Ouvrière : Quel est le point de vue de SUD AERIEN sur le tout récent mouvement de grève des pilotes ? Quels étaient les enjeux de de ce mouvement ?

Léon Crémieux : Le mouvement de grève des pilotes mené en septembre est d’une grande importance pour tous les salariés d’Air France. Souvent, par le passé, les grèves annoncées (et rarement déclenchées finalement) par le SNPL concernaient des négociations menées souvent en secret avec la Direction et qui ne concernaient pas les autres catégories de personnel. Là, la grève a réellement eu lieu, paralysant la moitié des vols d’Air France durant deux semaines et, de plus, elle avait comme revendication emblématique le développement de la low cost du Groupe, Transavia, et la création d’une nouvelle low cost, Transavia Europe, délocalisée au Portugal et en Bavière et sans doute, par la suite, dans d’autres pays d’Europe. La question concernait évidemment tous les personnels d’autant plus que, de façon provocatrice, De Juniac, PDG de la compagnie, annonçait vouloir investir 1 milliard pour le développement de l’activité low cost, après avoir justement depuis deux ans et demi, imposé 1Md de baisse de masse salariale par le blocage des salaires et les pertes d’emplois.

Dès lors, il était important pour Sud Aérien de dire clairement que les pilotes agissaient contre une partie du nouveau plan d’attaques sociales de la Direction, Perform 2020 qui frappe tous le personnel. Loin de condamner ce mouvement ou de rester neutre, notre syndicat s’est clairement situé au côté de ce mouvement, tout en disant aux autres catégories de personnel qu’elles avaient tout autant de raison d’entrer en action que les pilotes.

En effet, la « lowcostisation » d’Air France est à l’œuvre par bien des aspects depuis longtemps. Malgré une croissance régulière sans discontinuité depuis 2010, Air France a mené une offensive directe contre toutes les catégories de personnel pour accroître ses marges financières et mieux rémunérer actionnaires et investisseurs. Le plan qui a précédé « Perform 2020 », « Transform 2015 », mis en œuvre depuis 2012, visait à mettre à bas les accords d’entreprises pour supprimer des acquis vieux de plusieurs décennies et à supprimer près de 10000 emplois (1 emploi sur 6).

Parallèlement, de nombreux services ont été fermés, de nombreuses activités sous-traitées, et les nouvelles technologies utilisées pour augmenter la productivité et supprimer des centaines d’emplois, notamment dans toute la chaîne commerciale (de l’achat des billets à l’enregistrement). Concernant les personnels navigants commerciaux, les équipages ont été réduits au minimum légal alors que le service à bord n’a cessé de s’alourdir.

Tendre vers un système social low cost, tout en prétendant apporter un service commercial de compagnie major, tel est l’objectif d’Air France/KLM, objectif que la holding partage avec les deux autres majors européennes, Lufthansa et British Airways/Iberia qui mènent dans le même temps des attaques identiques contre leurs salariés.

Dès lors, franchir un pas supplémentaire dans ce sens avec le développement de Transavia France et la création de Transavia Europe représente une nouvelle attaque qui justifie un front commun de tous les syndicats d’Air France.

Aussi, pour nous, le recul de la Direction, annonçant l’arrêt du projet de Transavia Europe aura été une victoire importante, montrant que des salariés ont les moyens par leur action collective, par la grève, de bloquer un plan patronal. Cette victoire, cette leçon, est importante évidemment pour toutes les autres catégories de personnel d’Air France, mais aussi pour tous les travailleurs du pays à l’heure où le MEDEF comme le gouvernement ont comme leitmotiv la « baisse du coût du travail ». Le rapport de force peut imposer un recul au patronat sur cette question. Cette victoire, même si elle a été atténuée, les jours suivant l’annonce de ce retrait, par l’impossibilité d’aller plus loin et d’imposer les autres revendications est un camouflet pour le patronat et pour le gouvernement qui aura mis, avec la direction du Parti socialiste, toutes ses forces dans le soutien à la Direction d’Air France.

Le ressentiment généré par cette défaite patronale explique toute la haine déversée par les dirigeants d’Air France, les médias et le gouvernement, à la suite du retrait du plan Transavia Europe. Et comme il ne fallait à aucun prix que les autres salariés du pays puissent s’identifier au combat et à la victoire des pilotes d’Air France, il était important de les dénigrer comme des privilégiés égoïstes, des nantis, en quelque sorte extérieurs au salariat.

Chronique Ouvrière : Comment le mouvement des grève des pilotes est-il perçu par les autres catégories du personnel d’Air France ? En quels termes les militants et adhérents de SUD AERIEN en parlent-ils à leurs collègues de travail ?

Léon Crémieux : Ces dernières années, les salariés d’Air France n’ont pas été habitués à recevoir, dans leurs propres actions revendicatives, le soutien du SNPL, le principal syndicat de pilotes, même si les deux syndicats minoritaires, le SPAF et Alter, eux, ont toujours manifesté leur solidarité avec les autres catégories. Le SNPL a même, à plusieurs reprises, soutenu les plans de la Direction concernant la filialisation d’activité et même la création de Transavia France. Cette création s’est déjà concrétisée par des pertes d’emplois pour les personnels navigants commerciaux et le personnel au sol sans que cela entraîne de réactions du SNPL.

Dès le début de la grève, les soutiens habituels de la Direction parmi le personnel au sol, la CFDT, la CGC, FO et l’UNSA ont dénigré le mouvement des pilotes leur reprochant de réduire à néant les efforts consentis depuis trois ans par les autres catégories. De fait, ces dirigeants syndicaux reprochaient au SNPL de rompre le front de collaboration avec la direction qui s’était construit avec eux en soutien au plan Transform 2015.

Malgré tout cela, pour l’essentiel, les autres catégories n’ont pas manifesté d’hostilité au mouvement et nombreux ont été ceux et celles qui comprenaient bien que le combat contre Transavia Europe était de l’intérêt de tous les salariés d’Air France. C’est justement en ces termes que les militants de Sud Aérien ont mené très activement le débat avec leurs collègues avec comme appui de nombreux tracts, des Assemblées d’information.

Nous avons même pu réaliser une déclaration publique commune des trois syndicats de pilotes, de plusieurs syndicats navigants commerciaux, de la CGT et de Sud Aérien contre le projet Transavia Europe. Nous avons très largement diffusé cette déclaration parmi le personnel.

Nous avons même organisé des assemblées de personnels avec des délégués syndicaux d’Alter, syndicat de pilotes membre de l’Union syndicale Solidaires. Nous avions, en vain proposé à la CGT d’organiser ensemble ces heures d’information et de débat.

N’arrivant pas à l’objectif, pourtant véhiculé par la presse, de dresser l’hostilité des autres catégories contre les pilotes, la Direction, avec l’appui de la CFDT, décida finalement de monter, le 24 septembre, à la veille de l’abandon du projet par la Direction, une manifestation spontanée de soutien à la Direction, accordant généreusement des heures libérées dans le planning des personnels pour qu’ils puissent monter à l’aéroport de Roissy. Inutile de dire que de nombreux mails avaient été envoyés par les cadres pour pousser les salariés à participer à ce rassemblement et que toute la presse y avait été largement invitée.

Chronique Ouvrière : En 2011, les organisations syndicales ont appelé à la grève contre la mise en œuvre d’un projet intitulé « Bases Province » concernant le personnel navigant commercial. Quelles sont les grands lignes de « Bases Province » ? « Transavia » et « Bases Province », qui semblent s’adresser à des catégories de personnel différentes, ont-ils un fonds commun ?

Léon Crémieux : Le plan Bases Province, à partir d’octobre 2012, a muté plus de 600 personnels navigants commerciaux, auparavant basés en région parisienne, dans des bases séparées à Marseille, Toulouse et Nice pour assurer une partie des vols intérieurs et certains vols européens au départ de ces aéroports de province. Le but était de leur imposer des conditions de travail et de rémunération dégradées au regard des accords collectifs gérant les personnels navigants : le but était d’obtenir 20% de productivité supplémentaires. Pour cela, il fallait instaurer des accords dérogatoires concernant ces personnels. Grâce à une forte mobilisation, à quelques semaines du lancement de ces bases, la Direction n’avait pas pu obtenir, au bas du projet d’accord qu’elle voulait imposer pour les PNC (hôtesses et stewards), un nombre de signatures suffisant pour atteindre le seuil de 30% de représentativité. Dès lors, elle a voulu passer en force en édictant une « note de direction » imposant les règles dérogatoires pour lesquelles elle n’avait pas pu obtenir d’accord. Depuis 2012, nous avons engagé une action juridique pour imposer l’application des accords collectifs à tous les PNC, y compris ceux des Bases Province. Le SNPNC/FO et l’UNSA nous ont rejoints dans cette action.

Il y a évidemment un point commun entre les Bases Province et le développement de Transavia : dans les deux cas il s’agit pour la Direction d’Air France, par la bande, de déroger aux accords collectifs existant dans l’entreprise pour revenir sur une série d’acquis sociaux. Supprimer des emplois Air France ou régis par les accords collectifs Air France et déplacer les activités et les emplois vers ces structures « low cost ». Les Bases Province comme Transavia concourent au même objectif d’accroissement de la marge financière. Les premières sont une sous-traitance de l’intérieur, la seconde une sous-traitance de l’extérieur…

Chronique Ouvrière : Apparemment, les luttes menées contre les différentes tentatives d’Air France de mettre en place un droit du travail low cost sont jusqu’à présent catégorielles. Quelles seraient les revendications susceptibles de convaincre les salariés concernés de s’engager dans des actions unitaires ?

Léon Crémieux : Pour Sud Aérien, la revendication essentielle est l’application du principe : « A travail égal, salaire égal ». La direction veut asseoir une croissance importante sur des conditions de travail dégradées, par des attaques frontales contre les salariés d’Air France et le contournement des droits sociaux par l’externalisation, notamment au sein du Groupe.

Notre première exigence est donc un contrat de travail « groupe » unique, alignant l’ensemble des salariés du Groupe sur les accords et les règles de rémunération les meilleures. Que l’on soit salarié Air France, HOP, Transavia, Servair, Bluelink,….chacun, dans sa catégorie, sol ou navigant doit bénéficier des mêmes accords sociaux, de conventions communes. C’est pour nous la base d’actions communes de l’ensemble des salariés du Groupe Air France. Toutes les catégories peuvent se retrouver sur une telle exigence tout en dépassant les antagonismes que cherche à cultiver la Direction.

Au-delà, Sud Aérien avance la même revendication au sein de la branche en se prononçant pour une convention collective du transport aérien alignant tous les salariés du secteur sur les meilleurs accords existants.


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